Il y a des sujets que l’on va chercher. Et puis il y en a d’autres qui semblent presque naturellement trouver leur place dans ce que l’on essaie de construire.
Lorsque Balance la Sauce Productions s’est intéressée aux souliers EREL, fabriqués dans une manufacture installée à Limoges, ce n’était pas simplement pour raconter comment on fabrique une pantoufle. C’était surtout parce que derrière cette entreprise, son histoire et son atelier, nous avons retrouvé beaucoup de choses qui font écho à notre propre démarche.
Balance la Sauce Productions est née avec l’envie de mettre en avant des projets, des artistes, des artisans et plus largement des personnes qui choisissent de préserver leur indépendance et de donner du sens à ce qu’elles font. Nous nous intéressons évidemment à la création artistique, mais pas uniquement. Un savoir-faire artisanal, une entreprise locale ou un métier que quelques personnes continuent de faire vivre racontent eux aussi quelque chose de notre époque.
Il ne s’agit pas pour nous de regarder le patrimoine comme quelque chose que l’on met sous verre. Ce qui nous intéresse, c’est justement ce qui est encore vivant : des gestes que l’on continue d’apprendre, des machines que l’on utilise encore, des connaissances qui passent d’une personne à une autre et des activités locales qui tentent de trouver leur place dans le monde actuel.

EREL, une histoire limougeaude depuis 1947
L’histoire des souliers EREL commence à Limoges en 1947 avec René Leriche, dont les initiales, R.L., donneront son nom à la marque.
Près de huit décennies plus tard, cette histoire aurait pu s’arrêter. Lorsque Valérie Kawerk s’intéresse à l’entreprise, celle-ci traverse une période particulièrement difficile et finit par être placée en liquidation. Elle choisit pourtant de reprendre la manufacture, avec une ambition qui dépasse largement celle de conserver une marque : préserver des emplois, des machines et surtout un savoir-faire devenu rare.
Dans cette reprise, elle est notamment accompagnée par Richard Heyraud, figure historique de la chaussure en Limousin, qui lui transmet une partie de son expérience, depuis la sélection des cuirs jusqu’à la manière de faire fonctionner un atelier.
Une transmission qui résume assez bien ce qui nous a intéressés dans cette histoire : rien de tout cela ne peut véritablement survivre simplement parce qu’on décide de le conserver. Il faut encore des personnes pour l’apprendre, le pratiquer et, à leur tour, le transmettre.
Derrière la pantoufle, des femmes, des hommes et beaucoup de gestes
Lorsque l’on entre dans l’atelier EREL, le produit fini paraît presque trompeusement simple.
Un peu de cuir, du textile, du liège, quelques coutures et, au bout de la chaîne, un soulier d’intérieur particulièrement léger. En réalité, une paire passe par une vingtaine d’étapes et entre les mains de plusieurs personnes avant d’être terminée.
On coupe, on pare, on pique, on assemble, on retourne, on met en forme, on contrôle, on recommence parfois.
Au cœur de cette fabrication se trouve notamment le cousu américain, une technique de montage devenue rare en France. Le soulier est assemblé sur l’envers avant d’être retourné au cours de sa fabrication. C’est notamment cette manière de travailler la matière qui contribue à donner aux souliers EREL leur souplesse caractéristique.
Mais ce que nous voulions filmer était finalement moins la technique elle-même que les personnes qui la maîtrisent.
Florence, Joseph, Sylvie, Rachel, Séverine, Nathalie, Koschka… Certaines travaillent dans cet univers depuis des décennies. Certains gestes ont été appris auprès d’une collègue, qui elle-même les avait appris auparavant. Puis ils ont été répétés, corrigés et perfectionnés année après année.
Cette expérience n’empêche pourtant jamais l’attention. Malgré des années, chacun reste attentif au moindre défaut, avec toujours à l’esprit que le produit qui passe entre ses mains sera ensuite porté par quelqu’un. Cette exigence accompagne chaque étape de la fabrication et donne aussi tout son sens à cette succession de gestes.
Au fil du temps, la taille plus restreinte de l’équipe a également obligé chacun à devenir davantage polyvalent. Là où certains postes pouvaient autrefois être beaucoup plus spécialisés, les employés travaillent aujourd’hui sur plusieurs étapes de fabrication. Une nécessité qui est progressivement devenue une force : chacun a élargi ses compétences et comprend mieux ce qui se passe avant et après son propre poste.
Derrière chaque paire de souliers EREL se trouve donc une véritable responsabilité collective. Une couture mal positionnée, un cuir marqué ou une erreur à une étape peut compliquer le travail de la personne suivante. Chacun dépend du travail des autres, et chacun participe à la qualité du produit fini.
C’est cette réalité-là que nous avions envie de montrer.
Préserver un patrimoine, c’est lui permettre de continuer
On parle beaucoup de patrimoine lorsqu’une activité est sur le point de disparaître. Pourtant, un savoir-faire ne devient pas intéressant uniquement au moment où il est menacé.
Il l’est justement parce qu’il est encore utilisé.
À Limoges, EREL continue de fabriquer des pantoufles et souliers d’intérieur en cuir en utilisant des techniques que très peu d’ateliers maîtrisent encore. Le cousu américain, les machines, les gestes et les connaissances qui entourent cette fabrication constituent évidemment un patrimoine. Mais ce patrimoine appartient aussi au présent.
Il y a derrière lui une entreprise qui doit fonctionner, des salariés qui doivent pouvoir exercer leur métier, des produits qui doivent trouver leur public et une nouvelle génération qui doit avoir la possibilité d’apprendre.
C’est précisément là que l’histoire d’EREL rejoint ce que nous souhaitons défendre avec Balance la Sauce Productions.
L’indépendance n’est pas seulement une manière de produire de la musique, de réaliser un film ou de créer une œuvre loin des grands circuits. Elle peut aussi être celle d’une petite manufacture qui choisit de continuer à fabriquer localement un objet que l’industrie sait produire ailleurs, plus vite et probablement moins cher.
Préserver un savoir-faire ne signifie donc pas refuser que les choses évoluent. Cela signifie permettre à certaines manières de faire de ne pas disparaître simplement parce qu’elles ne correspondent plus au modèle dominant.
Pourquoi nous avons fait ce documentaire
Pendant les deux jours passés dans la manufacture, nous sommes évidemment venus avec des caméras. Mais très vite, il est devenu difficile de ne regarder l’endroit qu’à travers elles.
Parce que chaque poste demande de l’attention. Parce que les gestes sont précis. Parce que derrière une paire terminée se trouvent finalement beaucoup plus de temps, de connaissances et de personnes qu’on ne l’imagine lorsque l’on regarde simplement une pantoufle posée sur une étagère.
C’est probablement cela qui résume le mieux la raison d’être de ce documentaire.
EREL nous a donné l’occasion de regarder attentivement quelque chose que l’on pourrait facilement considérer comme ordinaire.
Et derrière cet objet ordinaire, nous avons trouvé une histoire locale, une entreprise indépendante, du cuir, des machines, le cousu américain, des emplois, des décennies d’expérience et surtout des femmes et des hommes qui continuent chaque jour à faire vivre un savoir-faire à Limoges.
Raconter l’histoire des souliers EREL, c’était finalement raconter tout cela à la fois : un objet du quotidien, ceux qui le fabriquent et tout ce qu’il faut préserver autour de lui pour qu’il puisse encore être fabriqué demain.
Pour Balance la Sauce Productions, raconter cette histoire n’était donc pas vraiment un détour par rapport à ce que nous faisons habituellement.
C’était même exactement notre place.


