Manukeen est vraiment un gars sympa. Je me suis longuement entretenu avec lui le 29 septembre et j’ai découvert un artiste passionnant et passionné. Quelqu’un qui aime aller au bout des choses et qui, pour vivre son rêve artistique, a su se donner les moyens de réussir.
Parce qu’au fil de la conversation, derrière le musicien, le producteur ou le réalisateur de clips, c’est surtout une certaine conception de l’indépendance qui s’est dessinée. Une indépendance qui s’est construite couche après couche, à mesure qu’il fallait apprendre un nouveau métier pour pouvoir continuer à exercer le premier : être artiste.
Tenir la distance
Notre conversation a débuté autour de Rocky. Oui, le boxeur.
Car avec Manukeen, nous partageons un amour commun pour l’étalon italien. Pas forcément pour sa carrure (car il est évident que nous n’avons rien à lui envier sur ce point là), mais plutôt sur ce que son histoire raconte : l’histoire d’un mec qui ne cherche pas forcément à gagner, mais qui veut plutôt tenir jusqu’au bout. Un gars qui a des valeurs fortes et qui ferait tout pour les défendre, malgré les difficultés, les périodes de doute et de remise en question.
Manukeen résume cela en quelques mots : « Tenir la distance. Tout simplement. Going the distance. » Une phrase qui pourrait presque servir de résumé à son propre parcours tout comme sa devise : Love & Fight.
Lorsque le projet Manukeen commence à se développer, autour de 2012, il signe régulièrement ses messages de cette formule. Aimer et se battre. Aimer suffisamment quelque chose pour accepter de se battre pour le faire exister.
« Si tu aimes quelque chose, tu te bats », m’explique-t-il en faisant lui-même le rapprochement avec Rocky. Avec tout ce que cela suppose : les moments où l’on avance, ceux où l’on tombe, et ceux où l’on n’a franchement plus envie de remonter sur le ring. Mais l’important, c’est de continuer.

Créer d’abord
Mais avant de parler stratégie, réseaux sociaux ou production, il y a une chose importante à rappeler : Manukeen fait de la musique parce qu’il aime faire de la musique.
Ça paraît un peu con dit comme ça mais c’est important à préciser à une époque où l’on peut parfois avoir l’impression que la création arrive après le plan de communication.
Ses trois premiers albums en anglais proposent un univers nourri notamment par le rock alternatif et le pop-punk des années 2000. Puis arrive Excessif, son quatrième album et un passage au français.
Et ce changement n’est pas simplement linguistique, il est aussi artistique.
Entre sonorités rock, pop ou électro, Manukeen profite de cette nouvelle étape pour sortir des cases dans lesquelles son travail commençait à être rangé. Car s’il existe une chose qui l’ennuie profondément, c’est la répétition.
« J’aime pas faire toujours la même chose. Je déteste ça », explique-t-il. Refaire ce qu’il sait déjà faire lui donne presque « l’impression d’être un escroc ».
Cette envie d’exploration se retrouve aussi dans l’image. Passionné de cinéma, il réalise ses propres clips depuis 2016 dans lesquels il se met en scène et imagine des personnages. Pour lui, le clip est une véritable extension du projet artistique à une époque où son utilité est régulièrement remise en question.
Quand l’indépendance devient une nécessité
Mais ce qui m’a particulièrement intéressé chez Manukeen, c’est son parcours d’artiste indépendant.
Il ne s’est pas contenté de produire quelques chansons dans son coin avant d’attendre qu’un label vienne le signer. Au fil des années, il a développé sa propre structure de production, il a produit des spectacles, il a expérimenté des stratégies de diffusion et il a surtout su fédérer un public capable de soutenir financièrement ses albums.
Mais W2A Productions n’est pas née d’un grand plan entrepreneurial pour conquérir le monde. Au contraire, elle est née en partie d’une mauvaise expérience.
Au début de son parcours, Manukeen signe avec un éditeur lié à une structure parisienne avec toutes les promesses de diffusion qui vont avec. Il cède quelques titres de son catalogue et puis… plus rien. La collaboration tourne mal et l’histoire ira jusqu’au recours à un avocat.
Mais plutôt que d’en rester uniquement à l’échec, Manukeen commence alors à chercher comment tout ce système obscur fonctionne et une question lui apparaît comme une évidence : « Pourquoi je le fais pas moi, en fait ? »
Et comme on est jamais mieux servi que par soi-même, il se renseigne et il apprend. S’il doit obtenir aussi peu de résultats, autant essayer lui-même et conserver la maîtrise de son travail.
C’est ainsi que W2A Production naît en 2015.
Manukeen emploie un mot que j’aime beaucoup pour parler de son fonctionnement : artisan. Il apprend notamment à négocier des contrats, à produire des artistes, à organiser des spectacles et bien entendu, à communiquer. Sa structure lui permet notamment de développer des projets autour de tribute bands, puis de créer Rock 2000 Live, un spectacle pour les nostalgiques de rock et de pop-rock des années 2000.
Ce principe lui ouvre aussi des portes sur scène, car en produisant ou en proposant des spectacles capables d’attirer un public déjà identifié, il peut négocier sa présence en première partie et présenter sa propre musique devant des gens susceptibles d’y être sensibles.
C’est une approche extrêmement intelligente d’une carrière indépendante : chercher des solutions.
Trouver son public plutôt que « percer »
Le mot communauté est beaucoup revenu dans notre conversation, et celle de Manukeen porte même un nom : les Angels.
Il a pu développer sa base fan à une époque où TikTok n’existait pas encore et où Instagram n’était pas devenu cette immense machine vidéo. Facebook, Twitter, un peu Instagram… et énormément de travail.
Manukeen raconte les nuits passées à chercher des personnes susceptibles d’aimer sa musique en observant simplement ce qu’elles écoutaient déjà. Il expérimente aussi les premières formes de growth hacking, à une époque où certaines pratiques aujourd’hui bloquées par les plateformes étaient encore possibles. L’objectif derrière tout ça est simple : aller chercher des gens qui pourraient réellement aimer ce qu’il faisait.
Et cette vision des choses me parle beaucoup car chez Balance la Sauce, c’est finalement la même chose qui m’intéresse : pas la course au chiffre pour le chiffre, mais la rencontre entre une création et les quelques personnes chez lesquelles elle provoquera réellement quelque chose.
Manukeen le dit d’ailleurs presque brutalement lorsqu’il parle des artistes qui abandonnent leur projet faute de résultats immédiats sur les réseaux : « Moi, faire de l’art, c’est ma vie. »
Lorsque je lui ai demandé quel conseil il donnerait aujourd’hui à un jeune artiste, sa réponse n’est pas « poste trois Reels par jour » ou « trouve le bon hook TikTok », non, c’est simplement : « Raconte ton histoire. »
À mes yeux, il ne pourrait pas être plus dans le vrai, car à une époque où l’on surfe sur des tendances et où les créateurs ont parfois tendance à se copier les uns les autres, s’il existe bien quelque chose qui nous différencie absolument tous, c’est notre parcours personnel.
Le véritable enjeu pour un artiste c’est de toucher le public qui pourra entrer en résonance avec lui.
Soigner ses productions, bien entendu que c’est important, tout comme la communication et le fait d’investir dans la promotion, d’ailleurs Manukeen assume totalement cette dimension commerciale du métier. Mais le pilier central de tout reste quand même d’avoir quelque chose à raconter.
Réussir, mais réussir quoi ?
À la question volontairement très simple : “Est-ce que tu considères que tu as réussi dans la musique ?”, sa réponse l’était un peu moins…
Manukeen vient d’un environnement qui ne le prédisposait pas particulièrement à une carrière artistique. Son père était artisan peintre, sa mère commerçante et il a suivi des études de commerce, notamment pour rassurer sa famille, puis il a enchaîné quelques jobs avant de décider de consacrer véritablement sa vie à la création.
Depuis, il a sorti plusieurs albums, joué devant plusieurs centaines de personnes, constitué une vraie communauté engagée qui a financé tous ses albums, le dernier ayant réuni environ 15 000 euros auxquels se sont ajoutés différents partenariats, et créé sa propre structure. À mes yeux c’est déjà une belle réussite.
Et pourtant, il lui arrive encore d’entendre : « Tu devrais être plus connu. », comme si la valeur du travail accompli ne se mesurait qu’en fonction de la célébrité qu’elle apporte.
Cette idée me questionne beaucoup : à quel moment décide-t-on qu’un artiste a « réussi » ? À 10 000 auditeurs ? 100 000 ? Une salle de 500 personnes ? Un Zénith ? Un passage télé ?
L’étalon (pas italien celui-ci) de Manukeen est ailleurs : il se mesure dans la durée. La profondeur de l’engagement qui perdure au-delà des périodes de silence.
Lorsqu’il publie quelque chose après un temps d’absence algorithmique et retrouve les mêmes personnes, toujours présentes, prêtes à commenter et à suivre son travail, il y voit déjà une forme de réussite.
« Pour moi, la réussite c’est ça aussi », explique-t-il : créer une relation suffisamment forte avec un public pour qu’elle survive au-delà du « truc de cinq secondes » aperçu dans un fil d’actualité avant d’être immédiatement remplacé par le suivant.
Je trouve cette définition infiniment plus intéressante.

Le paradoxe de l’artiste indépendant
Le truc c’est que l’autonomie a un prix. Un coût énergétique.
Car plus Manukeen a appris à se passer des intermédiaires, plus il a dû lui-même devenir ces intermédiaires : un artiste avant tout, mais aussi un communicant, un producteur, un organisateur de spectacle, un négociateur ou un réalisateur de clips…
Tout ça c’est vraiment passionnant mais lorsqu’on passe 80 % de son temps à gérer tout ce qu’il y a autour, il ne reste plus énormément de temps pour être artiste et c’est là que le burn-out peut faire poindre le bout de son nez.
Lorsque je lui ai demandé quel était aujourd’hui son plus gros challenge, il ne m’a répondu ni trouver des concerts, ni faire davantage de streams, ni gagner des abonnés mais plutôt : « Garder ma santé mentale. »
Ce discours résonne particulièrement avec l’époque où il semble de plus en plus essentiel de toujours publier plus ou de toujours publier quelque chose pour avoir la sensation d’exister.
Cette sensation de course permanente est d’ailleurs au cœur d’Excessif, un album écrit pendant le COVID où il aborde justement le temps qui accélère, les addictions dont celle aux réseaux, la comparaison et le besoin de reconnaissance. Grosso modo, une impression de courir continuellement après quelque chose.
Du coup, Manukeen commence aussi à accepter de ralentir, de ne pas poster pendant deux semaines s’il n’a rien à raconter, de se refuser un selfie random accompagné d’un « Salut la team ! » uniquement parce qu’un algorithme réclame sa ration quotidienne de contenu.
L’essentiel c’est surtout de continuer à vivre car il faut encore avoir une vie pour pouvoir écrire dessus.

Love & Fight
La devise Love & Fight de Manukeen est, à mon sens, ce qui résume le mieux le message que j’aimerais faire passer à la lecture de cet article.
Il n’existe pas de recette expliquant comment devenir artiste indépendant en dix étapes, mais un parcours fait d’essais, d’échecs, d’opportunités et de remises en question permet de développer la capacité de transformer un problème en une nouvelle compétence.
Une mauvaise expérience avec un éditeur devient une opportunité d’apprendre comment fonctionne l’édition et de monter sa structure. Une difficulté à remplir une salle autour de ses propres compositions devient une opportunité de produire des tribute bands en première partie desquels il peut faire découvrir sa musique. Un manque de visibilité se transforme en nuits blanches à écrire à chaque nouvel abonné pour les encourager à aller plus loin dans la découverte de son projet musical.
C’est là que Love & Fight reprend tout son sens : aimer suffisamment la création pour se battre pour elle mais aussi apprendre avec le temps quels combats méritent réellement d’être menés, où placer son énergie et où l’économiser.
Au début de notre discussion, on a parlé de Rocky et de la notion de « tenir la distance », et en réécoutant l’entretien pour rédiger cet article je trouve que c’est probablement la meilleure définition de son parcours : pas forcément gagner à chaque round, mais d’être toujours là avec l’envie de créer.


