Il y a des évolutions artistiques qui relèvent de la mode, du marché ou de la stratégie.
Et puis il y a celles qui naissent d’un déplacement intérieur, d’un moment où l’on ne peut plus continuer comme avant.
Avec NAJMA DREAM, le projet solo de Cécile Douchet, c’est clairement la seconde option.
L’artiste traverse aujourd’hui une phase charnière de son parcours : un virage musical assumé, mais surtout un réalignement profond entre ce qu’elle est, ce qu’elle vit et ce qu’elle crée. Une transformation où la musique devient à la fois un espace d’expression, de réparation et de positionnement face au monde.
Ce nouveau chapitre n’est pas une rupture spectaculaire, mais une mise à nu progressive, lucide, incarnée.
Une évolution qui parle à toutes celles et ceux qui sentent que créer ne peut plus être dissocié de ce que l’on traverse intimement.
Une artiste en mouvement : sortir du cadre, sortir du studio
À l’origine de cette transformation, il y a un besoin simple mais radical : bouger.
Après des années passées à produire, répéter, composer dans un cadre fixe, Cécile ressent une forme d’asphyxie. Le home studio, pourtant confortable, devient trop statique. Trop fermé.
Elle décide alors d’ouvrir l’espace : un camion, des routes, des rencontres, une itinérance choisie.
« J’avais besoin de sortir du home studio. De remettre du mouvement dans la production, dans ma façon de créer. »
Ce désir d’itinérance n’est pas un fantasme romantique. C’est une réponse concrète à un malaise diffus : celui de passer trop de temps face à un écran, trop loin du vivant, trop loin de l’imprévu.
Créer en mouvement, c’est accepter que la musique ne naisse plus seulement dans le contrôle, mais aussi dans la rencontre avec le réel.
Ce besoin de mouvement s’inscrit aussi dans un contexte précis : celui de la reprise en main totale de sa production musicale après le départ de Woodee. Désireuse de ne plus dépendre d’un tiers pour faire évoluer son projet, Cécile choisit de devenir pleinement autonome. Elle se forme alors professionnellement à Ableton, à Paris, au centre 40e Rugissant, et passe de plus en plus de temps en home studio à apprendre, expérimenter, construire seule ses nouvelles bases musicales.
Mais paradoxalement, plus le temps passé à produire derrière un écran augmente, plus le besoin de sortir de ce cadre s’impose. C’est dans cette tension que naît l’idée de créer autrement, en itinérance.
Un premier déplacement agit comme un déclencheur : trois semaines à Berlin, capitale européenne des musiques électroniques. Sur place, Cécile joue son live devant le public berlinois, avec une réception particulièrement forte..
Au fil des soirées et des nuits passées dans les clubs, elle fait des rencontres, échange avec d’autres producteurs et productrices de musique électronique, tisse des premiers liens. Une pierre est posée. Berlin devient un point d’ancrage symbolique et un espace d’influences nouvelles.
Elle rentre de ce séjour nourrie de sons, d’images, d’énergies, consciente que ces influences vont encore se décanter, infuser lentement, et s’incarner dans ses prochaines productions.
Du live technique au live incarné
Le premier album de NAJMA DREAM s’est construit dans un rapport très technique au live : looping, machines, pédales d’effets, structures complexes. Une exigence forte, presque une démonstration de maîtrise.
Mais la tournée va progressivement changer son regard.
Concert après concert, elle découvre une vérité dérangeante : le public ne réagit pas forcément à la complexité.
« Parfois, quand il y avait un bug, juste une kick et une rythmique, les gens étaient quand même à fond. »
Ces moments d’imperfection deviennent des révélateurs. Ils montrent que l’énergie, la présence, l’intention peuvent surpasser la sophistication des arrangements.
Ce constat libère quelque chose.
« Je ne cherche pas à faire une masterclass de looping. Je cherche à être là, disponible. »
Alléger le setup, simplifier les structures, laisser plus de place à l’instant : le live devient moins démonstratif, plus habité.
Prendre la production en main : un geste artistique et politique
Cette évolution scénique s’accompagne d’un choix fort : reprendre entièrement la production musicale.
Après une collaboration marquante avec le beatmaker Woodee sur le premier album, NAJMA DREAM ressent le besoin de ne plus dépendre d’un tiers pour faire évoluer son projet. Non par rejet, mais par nécessité.
« Je n’avais plus envie d’attendre quelqu’un pour continuer à faire évoluer le projet. »
Devenir autonome en production, c’est accepter de traverser l’inconfort, l’apprentissage, le doute. Mais c’est aussi reprendre la maîtrise de son langage sonore.
Cette décision marque un tournant : la musique n’est plus seulement interprétée, elle est entièrement portée, de l’intention à la matière sonore.
Chanter en français : le choix de la lisibilité
L’un des changements les plus perceptibles dans ce nouveau chapitre est le passage au chant en français.
Un choix loin d’être anodin.
Jusqu’ici, Cécile cultivait une forme d’abstraction : influences balkaniques, chant en roumain, univers sensoriel plus que narratif.
Aujourd’hui, elle ressent le besoin inverse : être comprise.
« J’avais besoin d’être plus lisible, plus compréhensible. »
Ce basculement ne correspond pas à une volonté de simplifier le propos, mais de le rendre frontal. Dire les choses. Les nommer. Les incarner.
Le français devient un outil de précision émotionnelle, un moyen de faire entrer l’auditeur dans un vécu, pas seulement dans une ambiance.
Quand l’intime devient politique
Ce virage artistique s’ancre dans une transformation plus profonde encore : une prise de conscience personnelle.
Avec NAJMA DREAM, Cécile parle désormais ouvertement de ce qu’elle a traversé : addictions, troubles alimentaires, injonctions sociales, rapport au corps, santé mentale. Des sujets longtemps tus, noyés, anesthésiés.
« Quand on arrête de noyer les choses, la colère remonte. Et à un moment, il faut que ça sorte. »
Cette parole n’est jamais exhibitionniste. Elle est posée, réfléchie, nécessaire.
Pour Cécile, il s’agissait d’une question de survie : sauver sa peau ou y passer à petit feu.
« Une fois réveillée, impossible de ne pas dénoncer les dysfonctionnements du système. »
En donnant une voix à ces expériences, NAJMA DREAM crée un espace de résonance pour d’autres femmes, d’autres artistes, d’autres trajectoires cabossées.
Son titre RAMDAM, sorti fin octobre, incarne sa première prise de position sur sa perception de notre société dysfonctionnelle.
Une sorte de coming-out de sa colère.
Love Bombing : une chanson comme point de bascule
Le titre Love Bombing marque moins une cristallisation qu’une affirmation : celle d’une position artistique qui s’oriente clairement vers l’engagement et la libération de la parole.
Musicalement d’abord : plus frontal et plus direct. Mais surtout par son propos.
À travers Love Bombing, Cécile parle de sa condition de femme dans les relations cis-genres, et plus précisément dans le cadre des applications de rencontre. Un terrain devenu familier pour beaucoup, où les rapports restent largement structurés par des schémas hétéro-normés anciens, mais aujourd’hui décomplexés, amplifiés et banalisés par les écrans.
La chanson évoque frontalement les agressions textuelles, la sexualisation permanente des femmes, les messages intrusifs ou violents qui surgissent dans les relations virtuelles, là où tout semble permis. L’anonymat, la distance et la dématérialisation des échanges autorisent des comportements que peu assumeraient en face-à-face. Comme si l’exposition de soi justifiait l’absence totale de retenue.
« Être une femme sur scène, libre, en mouvement, ça déclenche encore beaucoup de fantasmes et de jugements. »
Love Bombing ne cherche pas à moraliser. Il expose. Il nomme. Il met en lumière ces mécanismes ordinaires des relations virtuelles, souvent minimisés, mais profondément ancrés dans un vieux schéma hétéro-normé qui continue de structurer les rapports de pouvoir.
Il s’agit ici de réappropriation du corps : le droit d’exister, de se montrer, d’être sexualisée si elle en fait le choix, de désirer et d’être désirée sans que cela ne se retourne contre elle.
La réception du morceau en dit long : parmi les premiers retours, un homme s’excuse pour un message sexiste envoyé par le passé.
Pas un buzz. Pas un chiffre.
Mais un impact réel.
Refuser Spotify : cohérence plutôt que visibilité
Cette quête de cohérence ne s’arrête pas au contenu artistique. Elle touche aussi aux choix de diffusion.
Avec NAJMA DREAM, Cécile décide de ne plus publier sa musique sur Spotify. Un choix fort, assumé, réfléchi.
« Spotify, c’est devenu une machine déshumanisée qui écrase ceux qui la font fonctionner. »
Les investissements récents de Spotify dans l’IA et en particulier dans l’armement, les artistes fantômes qui inondent la plateforme et l’avalanche de titres générés par Intelligence Artificielle sont autant de raisons qui ont poussé Cécile à ne plus vouloir sortir ces titres sur la plateforme.
Sans juger les artistes qui y restent, elle refuse d’alimenter un modèle qu’elle estime toxique, tant pour la création que pour la perception de la valeur artistique.
À la place, elle privilégie des plateformes comme Bandcamp et YouTube, et remet le live au centre de la relation avec le public.
« Plutôt que lutter contre un système, je préfère proposer une alternative alignée avec mes valeurs. »
Ce positionnement n’est pas sans conséquences. Il ferme certaines portes, mais en ouvre d’autres : celles d’une relation plus saine, plus directe, plus honnête avec son audience.
« J’essaye, à mon échelle, de participer à la sensibilisation des consommateurs de musique.»
Une musique qui invite à ressentir, pas à consommer
Dans ce nouveau cycle, la musique de NAJMA DREAM ne cherche pas à séduire par des chiffres ou des algorithmes.
Elle cherche à faire vibrer, à faire danser, à faire réfléchir. Le saxophone, toujours présent, devient moins démonstratif, plus intégré. La production gagne en densité émotionnelle. Les textes prennent de la place.
Ce n’est plus seulement un projet musical.
C’est un espace de transformation, autant pour l’artiste que pour celles et ceux qui l’écoutent.
Une évolution qui parle à beaucoup
L’histoire de NAJMA DREAM n’est pas celle d’une réussite fulgurante ou d’un virage opportuniste.
C’est celle d’une artiste qui a accepté de se regarder en face, de remettre en question ses schémas, et de laisser cette lucidité transformer sa création.
Une trajectoire qui résonne particulièrement chez les femmes artistes, souvent prises entre injonctions, invisibilisation et culpabilité.
Créer sans se trahir. S’exprimer sans s’excuser. Avancer sans se couper de soi.
C’est peut-être là que réside la force de ce nouveau chapitre.