Musique et IA : 7 aspects d’une bataille choc
La musique générée par intelligence artificielle n’est plus une curiosité technologique ni un terrain de jeu réservé à quelques expérimentateurs. En l’espace de quelques mois, elle s’est imposée comme un phénomène de masse, capable de produire des dizaines de milliers de morceaux par jour et de s’insérer profondément dans les rouages de l’industrie musicale.
Début 2025, environ 10 % des titres mis en ligne quotidiennement sur les plateformes de streaming étaient générés par intelligence artificielle. Moins d’un an plus tard, ce chiffre approchait les 30 à 34 %, soit près de 40 000 morceaux générés par IA chaque jour. Ces données, notamment issues des analyses publiées par Deezer et ses partenaires, témoignent d’un basculement rapide et massif.
La question posée n’est donc pas simplement technologique. Elle est culturelle, économique et profondément éthique. Qui crée réellement la musique que nous écoutons aujourd’hui ? Qui en tire les revenus ? Et surtout, savons-nous encore ce que nous écoutons ?
Cet article n’a pas vocation à faire le procès des outils comme Suno ou Udio, ni à pointer du doigt les auditeurs. Il vise plutôt à dresser un constat documenté : une guerre silencieuse est en cours, et elle redessine en profondeur les équilibres de l’industrie musicale.
1. Quand la quantité devient une arme
Le premier bouleversement provoqué par la musique générée par IA n’est pas d’ordre esthétique. Il est avant tout quantitatif. Les plateformes de génération musicale permettent aujourd’hui de produire des albums entiers en quelques minutes, de multiplier les variations à partir d’un simple prompt et de publier à une cadence totalement impossible pour un créateur humain.
Selon les données communiquées par Deezer, environ 34 % des titres livrés quotidiennement sur la plateforme sont désormais entièrement générés par intelligence artificielle. Ce chiffre pourrait laisser croire à une domination écrasante de ces contenus dans les usages. Pourtant, la réalité est plus nuancée. Ces titres ne représentent qu’une part très marginale des écoutes réelles.
La raison principale tient à la fraude. Deezer estime que jusqu’à 70 % des écoutes associées à de la musique générée par IA sont artificielles, issues de manipulations de streams. Lorsqu’elles sont détectées, ces écoutes sont exclues du calcul des royalties. La musique IA n’est donc pas massivement consommée par des auditeurs humains, mais elle occupe malgré tout une place considérable dans les catalogues, les flux de distribution et les systèmes de recommandation.
Ce phénomène a un effet mécanique : même peu écoutée, cette masse de contenus contribue à diluer la visibilité et les revenus des artistes humains.
2. Une menace économique désormais chiffrée
Cette dilution n’est pas théorique. Elle a été chiffrée. Une étude menée par la CISAC, la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et de compositeurs, en collaboration avec PMP Strategy et plusieurs acteurs majeurs de l’industrie musicale, estime que près de 25 % des revenus des créateurs pourraient être menacés d’ici 2028. Cela représenterait une perte potentielle d’environ 4 milliards d’euros à l’échelle mondiale.
Ce sont évidemment les artistes indépendants, ceux qui disposent de faibles volumes d’écoute et de peu de marges de manœuvre économiques, qui sont les premiers exposés. La musique générée par IA ne remplace pas directement la musique humaine. Elle modifie en profondeur l’environnement économique dans lequel celle-ci tente d’exister.
3. De l’outil créatif à l’enjeu de pouvoir industriel
Très vite, les grandes entreprises ont compris que la question n’était plus de savoir s’il fallait utiliser l’intelligence artificielle, mais de déterminer qui allait en contrôler les usages. Le signal le plus fort a été envoyé début 2025, avec l’annonce d’un partenariat stratégique entre NVIDIA et Universal Music Group.
D’un côté, NVIDIA, leader mondial des puces de calcul indispensables au fonctionnement des systèmes d’intelligence artificielle, acteur central de l’infrastructure technologique globale. De l’autre, Universal Music, l’un des plus grands détenteurs de catalogues musicaux au monde. L’objectif affiché est de développer des solutions d’intelligence artificielle dites responsables pour la découverte musicale, la création et l’engagement des fans.
Ce partenariat s’appuie notamment sur un modèle baptisé Music Flamingo, capable d’analyser des morceaux complets en profondeur, en tenant compte de leur structure, de leur timbre, de leurs paroles et même de leur contexte culturel. Derrière le discours sur l’innovation se dessine une réalité plus large : la musique générée par IA devient un enjeu stratégique de pouvoir, bien au-delà d’un simple outil créatif.
4. Quand l’éthique devient un argument central
Dans le même temps, plusieurs acteurs de l’industrie musicale ont multiplié les initiatives visant à encadrer l’usage de l’intelligence artificielle. Parmi elles, la charte AI for Music, portée notamment par Universal Music et Roland, et soutenue par de nombreux acteurs de la production musicale comme Native Instruments, Bandcamp ou Waves.
Cette charte pose des principes clairs : la musique est indissociable de la contribution humaine, l’IA doit amplifier la créativité plutôt que la remplacer, les œuvres protégées doivent être utilisées avec autorisation, et la transparence doit être au cœur des usages.
Sur le papier, le discours est irréprochable. Mais il soulève une question fondamentale : s’agit-il d’une volonté sincère de protéger la création musicale, ou d’un moyen de reprendre la main sur un marché devenu incontrôlable ?
5. La normalisation de la musique IA par les accords commerciaux
Un autre tournant majeur a été franchi lorsque plusieurs majors, dont Warner Music, ont signé des accords avec des plateformes de génération musicale comme Suno et Udio. Ces accords mettent fin à des conflits juridiques liés à l’entraînement des modèles sur des catalogues protégés, au profit de modèles sous licence et de promesses de choix pour les ayants droit.
Ce mouvement marque une normalisation de la musique générée par intelligence artificielle. Plutôt que de tenter de l’interdire, l’industrie cherche désormais à l’encadrer et à la contractualiser. Cette évolution n’est ni totalement rassurante, ni totalement inquiétante. Elle montre surtout que la bataille ne se joue plus sur l’existence de l’IA, mais sur les règles de son exploitation.
6. Quand la musique IA entre dans les classements
Le débat change radicalement de nature lorsque la musique générée par intelligence artificielle commence à apparaître dans les classements officiels. En novembre 2025, le magazine Billboard a documenté l’arrivée de plusieurs projets IA ou IA-assistés dans différents charts, tous genres confondus.
Certains de ces projets ont généré des millions de streams, des revenus bien réels et, dans certains cas, des signatures avec des labels. Fait révélateur : pour identifier ces projets comme étant générés par IA, Billboard s’est appuyé sur l’outil de détection développé par Deezer.
7. Transparence : le véritable point de bascule
Aujourd’hui, Deezer est la seule plateforme de streaming à détecter automatiquement les titres entièrement générés par IA, à les étiqueter clairement pour les auditeurs, à les exclure des recommandations algorithmiques et des playlists éditoriales, et à lutter activement contre la fraude associée.
Son outil de détection, désormais breveté, affiche une précision annoncée supérieure à 99 % pour les principaux modèles génératifs. Mais au-delà de la technologie, ce sont les résultats de l’étude menée avec Ipsos qui éclairent le débat. Réalisée auprès de 9 000 personnes dans huit pays, cette étude montre que 97 % des participants n’ont pas su distinguer un morceau IA d’un morceau humain à l’écoute.
Plus de la moitié d’entre eux se sont dits mal à l’aise face à cette incapacité. Une large majorité souhaite que la musique générée par IA soit clairement identifiée, juge non éthique l’utilisation d’œuvres protégées sans autorisation et estime que la rémunération de la musique IA devrait être inférieure à celle de la musique créée par des humains.
Le message est limpide : le problème n’est pas l’existence de la musique générée par IA, mais l’absence de choix éclairé.
Une guerre, plusieurs batailles
La musique générée par intelligence artificielle a déjà remporté certaines batailles, notamment celle du volume et une partie de la bataille industrielle. Mais d’autres restent ouvertes : la bataille de la transparence, celle du choix éclairé et celle du respect de la création humaine.
La question n’est donc pas de savoir si la musique IA est bonne ou mauvaise. La vraie question est de savoir si nous acceptons de ne plus savoir ce que nous écoutons.
Ces enjeux, leurs contradictions et leurs conséquences concrètes sont développés bien plus en profondeur dans la vidéo associée à cet article, disponible sur la chaîne YouTube de Balance la Sauce.